Virginie Delalande et le Général Lecointre

Discours remise de la médaille de l'Ordre national du Mérite

January 26, 20267 min read

Discours de Virginie Delalande du 21 janvier 2026, Palais de la Légion d'Honneur à Paris 7

Monsieur le Grand Chancelier,
Ma chère famille,
Mes chers amis,

Recevoir aujourd’hui l’Ordre national du Mérite,
dans ce lieu si chargé de symboles,
est un moment d’une émotion très particulière pour moi.

Bien sûr, ce palais incarne l’histoire, l’exigence,

l’engagement au service de la Nation.
Mais il porte aussi, pour moi, une histoire intime.

Nous avons déménagé maman, mon frère et moi,

à Paris quand j’avais neuf ans.
Chaque soir, en sortant de l’école,
je passais en bus devant ce bâtiment.
Je le regardais. Je l’admirais.
Je m’interrogeais.
Je rêvais de savoir ce qu’il se passait derrière ces murs.

La vie a parfois le sens de la mise en scène.


Aujourd’hui, l’adulte que je suis entre enfin dans ce lieu
qui nourrissait l’imaginaire de la petite fille que j’étais.

Et si ce moment est si fort pour moi,

C’est aussi parce que je suis tellement heureuse de partager ce clin d’œil avec vous,
vous qui m’avez un jour choisie, accompagnée, soutenue, aimée.

Vous l’avez compris, si vous êtes tous réunis autour de moi ce soir,
ce n’est pas un hasard.

C’est parce que je vous dois beaucoup,
à chacun d’entre vous.

À votre manière, vous avez été des modèles,

Des tuteurs, des soutiens,
des phares dans mes tempêtes intérieures,
des amitiés solides,

et aussi, et ça compte tout autant,
des bouffées d’air, des éclats de rire,
des îlots de légèreté, de passion, de vie, de vacances.

Et je le crois profondément :
on ne devient pas qui l’on est toute seule,
on le devient quand on est bien entourée.

Recevoir l’Ordre national du Mérite,
c’est bien sûr une reconnaissance par la République d’un parcours.
Mais à mes yeux, c’est surtout la reconnaissance d’un engagement :
celui de mettre une conviction personnelle
au service de l’intérêt général.

Je rêve qu’en France, pays des droits de l’homme,

on ne souffre plus d’être différents,

Surtout quand on ne le choisit pas…

Monsieur le Grand Chancelier,
je vous remercie très sincèrement pour cette distinction
et pour l’honneur que vous me faites ce soir.

Et si je veux être parfaitement honnête :
ce moment a longtemps semblé hors de portée pour moi.

Parce que pendant des années,
j’ai appris à m’effacer.
À ne pas prendre trop de place.
À compenser.
À prouver.

Comme si l’appartenance se méritait par le silence.

Après tout, je suis née dans ce monde-là !

J’ai grandi avec l’idée
qu’il fallait rentrer dans le moule pour être acceptée.
Qu’il fallait surtout cacher ce qui dépassait,
Ce qui rendait vulnérable.

Jusqu’au jour où ce chemin est devenu trop désagréable,
trop coûteux, trop étroit.
Et surtout, destructeur.

Ce jour-là, j’ai compris une chose essentielle :
être différent n’est pas une faiblesse à corriger,
c’est une réalité à traverser.

C’est aussi un cadeau parfois mal emballé, oui, c’est vrai.

Le papier est froissé et on a oublié le mode d’emploi.
Il m’a confrontée au pire de l’homme
Mais il m’a aussi ouverte au meilleur.

Ce cadeau m’a obligée à me chercher vraiment.
À questionner les limites qu’on m’imposait
et surtout celles que je m’imposais moi-même.
À construire une force qui ne se montre pas,
mais qui tient dans la durée.

A faire des rencontres qui changent une vie.

Par exemple, je ne savais pas qu’on pouvait relier les 5 continent à la nage, faire le Paris-Dakar, grimper le Kilimandjaro sans bras ni jambes : Philippe Croizon

Je ne savais pas qu’on pouvait avoir eu 10 cancers et une greffe de moelle osseuse et être encore plein de vie : Christophe Bichet

Je ne savais pas qu’il était possible de devenir une peintre exposée à l’international alors qu’on a été amputé de 3 membres après un suicide raté : Priscille Deborah…

Ce n’est pas le résultat qui m’inspire, c’est le « pourquoi ? » c’est le comment ? » c’est le chemin, la bataille avant la victoire…

Alors je le dis clairement aujourd’hui :
je ne reçois pas cette distinction malgré mon handicap.
Je la reçois avec lui.
Et… oui, aussi grâce… à lui.

Parce qu’il m’a appris le courage discret,
L’endurance, l’assertivité.
Et des leçons de vie qui ne font pas de bruit,
mais qui transforment pour toujours.

À partir de là, une question ne m’a plus quittée :
combien de personnes se taisent encore pour exister, performer ou juste être professionnelles ?

Je le vois partout !

Ou alors on me le confie, comme un secret :
« Je serre les dents et j’avance »

« Je n’ai pas le choix »

« Je ne veux pas déranger »

Et ce n’est pas juste un détail psychologique.
C’est une vraie perte.

Parce qu’à force de se taire, on s’épuise.
Et à force de s’épuiser, on s’éteint.
Même les meilleurs.

C’est pour cela que j’interviens en entreprise :
pour déplacer une croyance dangereuse
celle qui fait croire que l’effacement est le prix du professionnalisme.
Non. Le silence n’est pas une compétence !

Même si, en réunion, on a parfois l’impression que c’est un KPI
Et l’effacement n’a jamais créé l’excellence.

Le professionnalisme n’exige pas qu’on se renie.
Il exige qu’on puisse contribuer sans se cacher.

Et j’ai aussi réalisé très vite une chose :
ce mécanisme ne naît pas au travail.
Il commence bien avant.

Je le vois chez des femmes, des hommes, des jeunes,
qui grandissent sous le poids du regard des autres.
Chez celles et ceux qui apprennent à se faire petits
avant même d’entrer dans le monde du travail.

Je la vois chez celles et ceux que j’aime, et ça me fait mal
Je la vois surtout chez celles et ceux à qui personne n’a jamais dit :
« Tu as le droit d’être fier de qui tu es vraiment »

C’est de là qu’est né le mouvement Kiffe ton handicap.

J’ai choisi ce nom volontairement.
Disons que ce n’est pas le nom qu’un comité “très prudent” aurait choisi.

Justement.

Je l’ai choisi parce qu’il détonne.
Parce qu’il dérange.

Et parce qu’il dit une chose essentielle :
le handicap n’est pas une honte à porter.
Il est porteur d’enseignements puissants.

Ce mouvement est né pour réparer l’estime,
redonner de la fierté,
remettre de la vie là où il n’y a souvent plus que de la survie.

Ces deux engagements — l’entreprise et le grand public —
racontent exactement la même chose :

Une société devient plus forte quand elle arrête d’exiger l’effacement
comme prix de l’appartenance,
et qu’elle commence à donner à chacun l’espace de se révéler pleinement.

Je veux ici remercier profondément
celles et ceux qui m’ont accompagnée, soutenue, challengée,

celles et ceux qui ont cru en moi avant que je ne le fasse moi-même,
celles et ceux qui ont aidé sans faire de bruit,
cette médaille est aussi la vôtre !

Et je vais vous dire pourquoi…

Cette médaille, je la reçois comme un signal fort.
Le signal, pour moi, que l’intérêt général ne se construit pas en lissant les différences,
mais en leur donnant une place.

Parce qu’une société qui demande à ses membres de se taire pour appartenir
se fragilise.
Toujours.

L’effacement n’est pas une vertu.
C’est un coût invisible : humain, social, collectif.

Aujourd’hui, si je me tiens ici,
ce n’est pas parce que j’ai appris à rentrer dans le cadre

C’est parce qu’un jour,
j’ai arrêté de me réduire, de me rapetisser,
pour commencer à me tenir droite,

même en faisant pile 1,60.

Et ce soir, ce que j’entends,
c’est qu’on peut faire société sans s’effacer.

Cette distinction, je la reçois comme un rappel puissant :
la République est plus forte
quand elle sait tenir ensemble l’unité et les différences.

À celles et ceux qui doutent encore,
qui se taisent pour être acceptés,
qui pensent devoir s’excuser d’exister,
je veux dire une chose, une seule :

ce que vous cachez n’est pas le problème.
C’est ce que le monde a le plus besoin de voir.

Et maintenant que nous le savons,
la question n’est plus de savoir si nous devons changer.

La question est :
combien de talents, de forces, de voix, sommes-nous encore prêts à perdre
au nom du confort de la norme ?

Ce soir, la République m’honore…

Et moi, je réponds : présente !

1ère avocate sourde de naissance, Virginie est l'une des personnalités françaises les plus inspirantes.

Virginie

1ère avocate sourde de naissance, Virginie est l'une des personnalités françaises les plus inspirantes.

LinkedIn logo icon
Instagram logo icon
Back to Blog